Relief mésopotamien représentant le dieu Enki, entouré de flots d’eau et de poissons, en lien avec le Verseau astrologique.
Zodiaque

Enki et le Verseau

Observer le ciel est une activité humaine très ancienne. Mais, ce que nous appelons aujourd’hui « astrologie » — avec ses douze signes égaux et ses significations — est le résultat d’une histoire longue, faite de transmissions, de traductions et de réinterprétations.

Les premières grandes traditions écrites de divination céleste nous viennent de Mésopotamie (Irak actuel et une partie de la Syrie), au second millénaire avant J.-C. Elles s’appuient sur les astres visibles à l’œil nu (Soleil, Lune, Vénus, Mars, Jupiter, Saturne) et servent d’abord à orienter les décisions des pouvoirs : choix de dates, présages, stabilité du royaume.

La “Mésopotamie”, au sens strict, n’est pas un pays d’époque : c’est un nom moderne pour un vaste espace traversé par des continuités culturelles, malgré les dynasties, les conquêtes et les renversements. On y voit notamment coexister (et se succéder) deux grands horizons linguistiques : le sumérien, plus ancien, et l’akkadien, qui devient dominant tout en laissant au sumérien un rôle savant et liturgique durant longtemps. Cette profondeur explique pourquoi certains motifs religieux et mythologiques se réécrivent sans disparaître.

Plus tard, à l’époque hellénistique, ces savoirs circulent et changent de cadre : les savants grecs découvrent et réinterprètent des traditions mésopotamiennes attribuées aux « Chaldéens ». Dans ce nouveau langage, l’écliptique est divisée en douze signes égaux, et les images du zodiaque prennent les noms que nous utilisons encore. Autrement dit : la forme « classique » est tardive, mais une partie de son imaginaire remonte plus loin.

Le Verseau

Le Verseau fait partie de ces images qui semblent venir de loin. Signe d’air, il est représenté non par un animal mais par un grand personnage versant son eau sur la terre : une eau douce, vivifiante, qui nourrit et irrigue.

À mon sens, ce symbole n’apparaît pas ex nihilo. Il résonne avec un très vieux fonds mythologique où l’eau douce, souterraine et féconde, est une puissance à part entière — et où une figure comme Enki (Ea) occupe une place centrale. Il ne s’agit pas d’une “équivalence”, mais d’une continuité symbolique : une image qui traverse les cultures en se recomposant.

L’Absu

Il existe dans le panthéon mésopotamien un dieu nommé « Enki » en sumérien ou « Ea » en akkadien.

C’est l’une des figures qui, à mon sens, ont nourri l’imaginaire du Verseau. Enki naît dans ce que les Mésopotamiens appellent l’« Absu », un océan souterrain d’eau douce sur lequel flotte la terre des hommes. Il s’agit très probablement de nappes phréatiques situées sous les vallées du Tigre et de l’Euphrate.

Dans l’imaginaire des hommes d’alors, c’est de l’Absu que provient l’eau des sources, des rivières et des deux grands fleuves. Comme le géant Verseau déversant son eau de la jarre posée sur son épaule, Enki sortant de l’Absu est souvent représenté par un géant aux épaules laissant s’écouler de l’eau. Il enjambe les montagnes en y plaçant de nombreuses sources indispensables à la vie et à l’irrigation des champs.

Enki enjambant les montagnes. Des cours d’eau poissonneux jaillissent de ses épaules.

L’eau de l’Absu est également réputée pour donner le « verbe magique » qui permet aux guérisseurs d’exorciser et de soigner les malades : dans le mythe d’Adapa, un pêcheur tombe dans les eaux de l’Absu et profère une malédiction au vent qui a renversé son esquif. À son grand étonnement, la malédiction s’accomplit instantanément, ce qui lui vaut des problèmes desquels Enki le sortira. Ce pêcheur devient, à la fin du mythe, l’héritier des Apkalu, sorte d’homme-poissons sortis des eaux de l’Absu et venus enseigner les secrets de l’agriculture aux hommes.

Le dieu juste

Enki, est le dieu du savoir, de la magie, de la sagesse et des techniques. Populaire auprès des Mésopotamiens, il agit souvent afin de sortir l’humanité de l’embarras souvent créé par les autres dieux.

Dans le Mythe d’Enki et Nimah, la déesse Nimah lui lance un défi : elle crée des humains difformes et stériles à qui Enki trouve une fonction sociale pour chacun d’eux.

Dans un rêve, Enki conseille à un homme nommé Artahasis de construire une arche afin de sauver l’humanité du Déluge qui sera bientôt provoqué par les dieux du ciel. Mais, il le fait à travers un mur de roseaux, indirectement, dans le but de ne pas se montrer comme étant l’auteur de cet avertissement.

Parallèlement, pour sauver le monde du mal de la stérilité, dans le mythe de la Descente d’Inanna aux Enfers, il doit ressusciter Inanna, la déesse du désir morte aux Enfers. Mais, là non plus, il ne le fait pas directement : il crée deux êtres asexués qu’il envoie aux Enfers pour sauver la déesse.

Enki agit sans se présenter comme l’auteur de ce qu’il accomplit.
Il ne cherche ni à s’attribuer l’acte, ni à en tirer prestige ou reconnaissance, et préfère souvent déjouer les plans injustes des autres dieux par des voies détournées.

Cette posture symbolique éclaire une différence profonde entre le Verseau et le Lion : là où le Lion assume pleinement l’autorité et la signature de ses réalisations, le Verseau agit pour le collectif, quitte à s’effacer derrière l’œuvre.

Enki et la technologie

Il est également le premier dépositaire des « Mé », sortes de qualités ou symboles permettant aux hommes de vivre leur destin. Ainsi, parmi ces « Mé », se trouvent les diverses techniques permettant de cultiver le sol, de détourner les rivières ou de construire des maisons.

C’est sans doute pour cette raison que le signe du Verseau est aujourd’hui associé aux techniques et aux innovations : non comme une fascination naïve pour le progrès, mais comme un moyen de transformation collective du monde humain.

Bien loin des hommes

Cependant, même s’il se sent proche des hommes et des femmes à qui il donne son aide indirecte, Enki reste un dieu immortel parmi les dieux qui siègent bien loin des humains… Un peu comme le Verseau d’aujourd’hui qui aime l’humanité et les humains tout en peinant à se considérer comme un des leurs.

D’autres signes…

Le Verseau n’est pas le seul signe dont l’imaginaire plonge ses racines dans des traditions bien antérieures à la Grèce antique.
Il en va de même pour la Vierge, le Sagittaire, le Lion ou encore le Taureau.

Ces continuités symboliques témoignent moins d’une transmission linéaire que d’un long travail de recomposition mythologique, que d’autres articles permettront d’explorer plus en détail.

Ubuntu.
(« Je suis parce que nous sommes »)

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